| Ségolène Royal a placé sa campagne présidentielle sous le signe de la participation, multipliant les consultations, notamment via Internet. Une méthode qu’étudient de nombreux partis politiques, partout dans le monde. Mme Royal ne révélera pas le détail de son programme tant qu’elle n’aura pas très largement consulté les électeurs. Une fois que la candidate en aura terminé avec cette vaste entreprise, la France sera en période électorale depuis plusieurs semaines. Mais elle assure qu’elle doit d’abord écouter. Les Français jouent le jeu, mais s’impatientent. Quelque 52 % des électeurs pensent que de tels débats sont une bonne chose, mais, dans le même temps, 55 % pensent qu’elle a tort d’attendre si longtemps pour annoncer les mesures qu’elle compte prendre si elle est élue. Mme Royal n’est pourtant pas la seule à vouloir consulter les électeurs avant de présenter son programme. Hillary Clinton a aussi adopté cette méthode. Quand elle a annoncé, la semaine dernière, qu’elle formait sa “commission exploratoire présidentielle”, elle l’a fait au moyen d’une vidéo diffusée par Internet. Dans ce “webcast” très élaboré, elle annonçait aux visiteurs de son site web (www.hillary clinton.com) : “Je ne fais pas qu’entrer en campagne, j’entame une conversation – avec vous, avec l’Amérique. Car, si nous voulons contribuer à régler les problèmes, nous devons tous participer au débat.” Elle a conclu par ces mots : “Parlons. Bavardons. Engageons le dialogue sur vos idées et sur les miennes. La conversation à Washington a été un peu à sens unique ces derniers temps, vous ne trouvez pas ? Et nous en voyons tous le résultat. Je ne vais peut-être pas pouvoir m’entretenir avec chacun d’entre vous dans cette pièce, mais je vais essayer. Et, grâce à la technologie, je vais organiser dès maintenant des vidéo-chats. Alors, que la conversation commence. Quelque chose me dit que ça va être passionnant.” En Grande-Bretagne, les partis s’y mettent aussi, quoique avec prudence. La méthode choisie par le Parti travailliste a un côté confidentiel, peu ouvert, comme si le New Labour était une secte – ce qu’il est peut-être. Sur son site Internet, le Parti travailliste annonce qu’il élabore son programme par un processus dit “de partenariat de gouvernement”, qui fait intervenir “tous les acteurs du parti (c’est-à-dire les encartés, les sections locales, les syndicats, les associations sympathisantes, les élus travaillistes), ainsi que le reste de la société”. Autant dire que “le reste de la société” demeure en périphérie du cercle magique des militants. Face à la cordialité de Mme Clinton, le New Labour paraît bien vieux jeu. Si les partis politiques des démocraties occidentales invitent les électeurs à participer à l’élaboration de leurs programmes, c’est parce qu’ils pensent ainsi pouvoir endiguer la méfiance grandissante que suscitent les débats internes. Des enquêtes mesurent ce phénomène. Un récent sondage sur la réforme des élections en Californie, mené par le New America Institute, fait apparaître que “70 % des électeurs adhéreraient plus volontiers aux recommandations d’un panel de citoyens qu’aux idées émises par une commission officielle, ou même par un groupe d’experts indépendants”. En Grande-Bretagne, une étude évalue à 70 % le nombre de gens qui font plus confiance à un jury populaire qu’à des responsables politiques ou à des fonctionnaires pour décider de ce qui est juste sur des sujets aussi techniques que la composition de la Chambre des lords ou le financement des partis. Reste à savoir dans quelle mesure les politiques utiliseront les techniques participatives avec sincérité. A en juger par les efforts qu’elle déploie, Mme Royal est sincère. Sur son site, elle reçoit 20 000 messages par mois. Les internautes s’évaluent les uns les autres en s’attribuant des étoiles – cinq pour les idées les plus intéressantes. Puis une équipe de 45 personnes dépouille tous ces messages, les analyse et prépare une synthèse, sujet par sujet, des points de vue exprimés par les internautes. Le 11 février, Mme Royal dévoilera ses propositions à partir des résultats. Ce jour-là, la candidate commencera à formuler son programme. Ce sera une étape délicate. Les synthèses participatives seront-elles cohérentes les unes avec les autres, ou y aura-t-il des contradictions ? Faudra-t-il chiffrer le coût des recommandations publiées sur le site ? Quelles que soient les conclusions d’une telle consultation, Mme Royal est la candidate officielle, et le Parti socialiste a déjà préparé, à grand-peine, un programme. La fameuse démarche participative de Mme Royal supplantera-t-elle la ligne officielle du parti ? Supposons que la candidate se lance dans la bataille avec un programme fondé au moins en partie sur ses consultations Internet. Saura-t-elle défendre des mesures auxquelles elle n’aura pas mûrement réfléchi elle-même ? Sa volonté de consultation n’est-elle pas aussi le signe qu’elle n’a pas beaucoup d’idées personnelles ? Pis encore, les électeurs ne vont-ils pas se dire qu’une future présidente doit être capable de penser par elle-même ? Une chose est sûre, cette élection s’annonce passionnante. Si Mme Royal l’emporte, elle aura inventé une nouvelle façon d’arriver au sommet. |